ÉGLÉ, ADINE.
Églé
Mais que vois-je ! encore une autre personne !
Adine, apercevant Églé.
Ah ! ah ! qu’est-ce que c’est que ce nouvel objet-ci ?
Elle avance.
Églé
Elle me considère avec attention, mais ne m’admire point ; ce n’est pas là un Azor.
Elle se regarde dans son miroir.
C’est encore moins une Églé… Je crois pourtant qu’elle se compare.
Adine
Je ne sais que penser de cette figure-là, je ne sais ce qui lui manque ; elle a quelque chose d’insipide.
Églé
Elle est d’une espèce qui ne me revient point.
Adine
A-t-elle un langage ?… Voyons… Êtes-vous une personne ?
Églé
Oui assurément, et très-personne.
Adine
Eh bien ! n’avez-vous rien à me dire ?
Églé
Non ; d’ordinaire on me prévient, c’est à moi qu’on parle.
Adine
Mais n’êtes-vous pas charmée de moi ?
Églé
De vous ? C’est moi qui charme les autres.
Adine
Quoi ! vous n’êtes pas bien aise de me voir ?
Églé
Hélas ! ni bien aise ni fâchée ; qu’est-ce que cela me fait ?
Adine
Voilà qui est particulier ! vous me considérez, je me montre, et vous ne sentez rien ! C’est que vous regardez ailleurs ; contemplez-moi un peu attentivement ; là, comment me trouvez-vous ?
Églé
Mais qu’est-ce que c’est que vous ? Est-il question de vous ? Je vous dis que c’est d’abord moi qu’on voit, moi qu’on informe de ce qu’on pense ; voilà comme cela se pratique, et vous voulez que ce soit moi qui vous contemple pendant que je suis présente !
Adine
Sans doute ; c’est la plus belle à attendre qu’on la remarque et qu’on s’étonne.
Églé
Eh bien, étonnez-vous donc !
Adine
Vous ne m’entendez donc pas ? on vous dit que c’est à la plus belle à attendre.
Églé
On vous répond qu’elle attend.
Adine
Mais si ce n’est pas moi, où est-elle ? Je suis pourtant l’admiration des trois autres personnes qui habitent dans le monde.
Églé
Je ne connais pas vos personnes, mais je sais qu’il y en a trois que je ravis et qui me traitent de merveille.
Adine
Et moi je sais que je suis si belle, si belle, que je me charme moi-même toutes les fois que je me regarde ; voyez ce que c’est.
Églé
Que me contez-vous là ? Je ne me considère jamais que je ne sois enchantée, moi qui vous parle.
Adine
Enchantée ! Il est vrai que vous êtes passable, et même assez gentille ; je vous rends justice, je ne suis pas comme vous.
Églé, à part.
Je la battrais de bon cœur avec sa justice.
Adine
Mais de croire que vous pouvez entrer en dispute avec moi, c’est se moquer ; il n’y a qu’à voir.
Églé
Mais c’est aussi en voyant, que je vous trouve assez laide.
Adine
Bon ! c’est que vous me portez envie, et que vous vous empêchez de me trouver belle.
Églé
Il n’y a que votre visage qui m’en empêche.
Adine
Mon visage ! Oh ! je n’en suis pas en peine, car je l’ai vu ; allez demander ce qu’il en est aux eaux du ruisseau qui coule ; demandez-le à Mesrin qui m’adore.
Églé
Les eaux du ruisseau, qui se moquent de vous, m’apprendront qu’il n’y a rien de si beau que moi, et elles me l’ont déjà appris ; je ne sais ce que c’est qu’un Mesrin, mais il ne vous regarderait pas s’il me voyait ; j’ai un Azor qui vaut mieux que lui, un Azor que j’aime, qui est presque aussi admirable que moi, et qui dit que je suis sa vie ; vous n’êtes la vie de personne, vous ; et puis j’ai un miroir qui achève de me confirmer tout ce que mon Azor et le ruisseau assurent ; y a-t-il rien de plus fort ?
Adine, riant.
Un miroir ! vous avez aussi un miroir ! Eh ! à quoi vous sert-il ? À vous regarder ? ah ! ah ! ah !
Églé
Ah ! ah ! ah !… n’ai-je pas deviné qu’elle me déplairait ?
Adine, riant.
Tenez, en voilà un meilleur ; venez apprendre à vous connaître et à vous taire.
Carise paraît dans l’éloignement.
Églé, ironiquement.
Jetez les yeux sur celui-ci pour y savoir votre médiocrité, et la modestie qui vous est convenable avec moi.
Adine
Passez votre chemin ; dès que vous refusez de prendre du plaisir à me considérer, vous ne m’êtes plus bonne à rien, je ne vous parle plus.
Églé
Et moi, j’ignore que vous êtes là.
Elles s’écartent.
Adine, à part.
Quelle folle !
Églé, à part.
Quelle visionnaire ! De quel monde cela sort-il ?
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